Pierre Haski

Pierre Haski

16 novembre 2021

Président de l’association Reporters sans frontières et journaliste français, Pierre Haski assure la chronique Géopolitique de France Inter. Il revient aujourd’hui sur ses souvenirs des forums 4M et partage un regard sur les médias de la région, dix ans après les printemps arabes.

Vous avez participé au lancement des premiers forums 4M, pouvez-vous nous raconter cette expérience ?
Nous étions quelques-uns, dans la foulée des Printemps de 2011, à être frappés par le rôle joué par les blogueurs et les réseaux sociaux, par l’émergence de cette nouvelle dynamique. Et l’idée d’accompagner avec CFI la naissance de nouveaux médias, dans ce que l’on pensait qu’allaient être ces sociétés démocratiques libres, a germé. C’est ainsi qu’est née l’idée du premier forum 4M à Montpellier, pour réunir tous les acteurs du bassin méditerranéen qui avaient été impliqués dans cette aventure.
Cela a été avant tout une expérience humaine formidable, parce qu’il y avait un réel bonheur à se retrouver. Il y avait certes des contrastes entre les pays et des réalités différentes, mais tout le monde était content de se réunir et surtout de faire connaissance. On entendait des choses assez drôles dans les couloirs : Ah c’était toi YZ 2472 ? Puisqu'ils étaient encore tous plus ou moins semi-clandestins, ils avaient tous des pseudos sur les réseaux sociaux et la plupart d'entre eux ne se connaissaient pas et se découvraient.
Je me souviens aussi de quelques moments un peu magiques dans les débats, parce qu’il y avait ce bouillonnement d’idées, ce mélange d'utopie et d’hyper réalisme qui se manifestait.


Quelle rencontre 4M a été la plus marquante pour vous ?
La première, forcément, parce qu’il y avait la surprise, et peut-être ensuite la deuxième. C’était celle organisée à Tunis pour le premier anniversaire de la révolution, en 2012. Évidemment, il y avait une participation beaucoup plus importante de Tunisiens et cela a vraiment été très enrichissant.
Lors du troisième 4M de Montpellier, j’ai été marqué par la réflexion d’un blogueur égyptien qui disait : Facebook a été notre meilleur allié pour faire la révolution. C’est aujourd’hui notre pire ennemi, parce que c’est le vecteur de toutes les manipulations, de toutes les désinformations. On voyait bien là le retournement qui s’était produit. Rétrospectivement, on comprend parfaitement ce à quoi il faisait référence, mais à l'époque, cette phrase avait fait sensation.


Que reste-il aujourd’hui de cette expérience et de ces rencontres ?
Je pense qu’il reste, chez tous ceux qui y ont participé, un souvenir très fort, parce que ce furent des moments à la fois de fraternité, de coopération et d’apprentissage. Tout le monde apprenait des choses pendant ces rencontres, il y avait des séances de formation, des débats, beaucoup d’à-côtés pendant les repas, les soirées…
C'était très riche et je pense que cela a marqué durablement les participantes et participants.
Et puis, il y a cette idée qui est née, d’un espace commun, un espace méditerranéen, que nous avons ensuite essayé d’élargir. Le fondement méditerranéen de ce processus était fort et, même s’il ne s’est pas fait, il se fera peut-être un jour.


Selon vous, comment les médias du monde arabe ont-ils évolué en dix ans, notamment au niveau des espoirs démocratiques qu’ils ont portés au début des révolutions ?
Il y a beaucoup d'espoirs qui ont été déçus sur le plan des processus politiques et qui n'ont pas permis à ces médias d’avancer. L'Égypte d'aujourd'hui est sans doute autant sinon plus censurée qu'elle ne l’était à l'époque de Moubarak, donc avant la révolution. Il y a eu des guerres civiles en Libye, en Syrie et au Yémen. La deuxième chose, c’est que même lorsque les conditions politiques étaient réunies, comme en Tunisie, il n'y a pas eu l’éclosion médiatique, le sursaut d'intérêt ou la mobilisation autour des médias que l’on pouvait anticiper ou que l’on a essayé d’accompagner.
De belles choses sont restées – à l’instar du média Inkyfada, fondé par Malek Khadhraoui, qui est un exemple de réussite issu directement de ce processus révolutionnaire – mais il n’y a pas eu le ferment d'éclosion de médias libres que l’on pouvait espérer.Il y a clairement une génération de journalistes qui s’affirme depuis une dizaine d’années comme l’enfant des printemps arabes.

Qu’avez-vous observé au niveau de l’émergence des médias alternatifs, vecteurs d’une expression plus libre, au cours de ces dernières années ?
Je pense qu’ils se sont heurtés à deux, voire trois obstacles.
Le premier est politique, puisqu’il faut un environnement libre pour avoir des médias alternatifs. Le deuxième est la nécessité du professionnalisme, c’est-à-dire des projets portés par des personnes qui ont à la fois une expérience et une vision de ce qu'est le journalisme.
Le troisième obstacle, qui est l’un des plus compliqués, est celui du modèle économique. Il est très difficile aujourd'hui de faire vivre un média indépendant dans ces sociétés qui dépendent de la publicité, elle-même très politique. L’invention de nouveaux modèles économiques est quelque chose de compliqué.
Pourtant, il s’agit d’une condition indispensable pour la pérennité de ces médias. C’est pour cela que le cas de Malek Khadhraoui est très intéressant. Son projet a abouti, survécu, et Inkyfada a trouvé sa voie en expérimentant un nouveau modèle avec de la formation et de la production vidéo.

Qu’en est-il aujourd’hui de la génération de journalistes ayant émergé au lendemain des printemps arabes ? Et de celle d’aujourd’hui ?
Il y a clairement une génération qui s'affirme depuis une dizaine d'années et qui est directement ou indirectement, consciemment ou non, comme l’enfant de ces printemps arabes. Il y a des portes qui ont été ouvertes à ce moment-là, certaines se sont refermées depuis ; comme des portes politiques, mais il y a aussi des portes dans les têtes qui, elles, ne se sont pas refermées. C’est cela qui est important et qui est porteur d'espoir pour l’avenir.
En 2011, il y a eu un effet de surprise, personne ne s'attendait à ce qui est arrivé. Aujourd'hui, il n’y a plus cet effet et les journalistes se heurtent à un environnement moins porteur. Mais il faut garder à l’esprit que l'histoire n'est pas écrite, qu’elle n’est pas prévisible. Il faut créer les conditions dans lesquelles demain, après-demain, un jour de nouveaux médias puissent émerger dans tous ces pays. Il faut aider les journalistes à se former et à réfléchir à leurs projets. Il est nécessaire de constituer des réseaux de collaborations, d'échanges et de partages qui sont fondamentaux pour que, le jour où la porte s'ouvre de nouveau, ils puissent faire naître des initiatives peut-être plus viables que par le passé.


À travers les témoignages, les portraits de journalistes et les aventures humaines de notre série Aswat Jadida (Nouvelles voix, en arabe), découvrez dix années d’appui au développement des médias dans le monde arabe.

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