Horizons Partagés : comment la jeunesse des Balkans occidentaux fait-elle face à la désinformation ?
Dans une région marquée par une résurgence des discours nationalistes, une instrumentalisation des récits identitaires et des conflits mémoriels, la désinformation et la manipulation des faits gagnent du terrain.
Face à ces dynamiques, souvent alimentées par des puissances étrangères, la composante 3 du projet Horizons Partagés a cherché à donner aux jeunes générations les moyens de mieux comprendre, vérifier et décrypter l’information et les phénomènes qui la traversent. Des enjeux qui se situent aussi à la croisée de l’avenir européen des Balkans occidentaux, où la consolidation de sociétés démocratiques et résilientes constitue un enjeu central.
Retour sur les principales actions menées.
Le projet Horizons Partagés, financé par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), a été mis en œuvre par un consortium mené par Expertise France, avec CFI, ALDA, Play International, l’Institut Français et le Museum 90.
Pilotée par CFI de janvier 2025 à août 2026, la composante 3 s’inscrit dans la continuité d’un engagement de longue date dans les Balkans. Elle prend la suite des projets Productions Balkaniques, Expressions Balkaniques 1 et Expressions Balkaniques 2 en prolongeant leurs acquis et en plaçant l’accent sur les jeunes générations.
En Albanie, en Bosnie-Herzégovine, au Kosovo, au Monténégro, en Macédoine du Nord et en Serbie, CFI a ainsi mobilisé jeunes, journalistes, personnes expertes et organisations locales autour de plusieurs initiatives complémentaires. Le projet a ainsi soutenu des médias locaux indépendants dans la production de contenus adaptés aux jeunes publics, lancé le concours d’affiches #YouthVsFake, déployé le Balkan News Truck et développé le programme transnational Regards Croisés.
Autant d’initiatives qui ont permis de faire de l’éducation aux médias, de la créativité et du dialogue des leviers concrets pour renforcer la résilience face aux discours de haine et à la désinformation.
Produire des contenus engageants pour renforcer l’esprit critique des jeunes générations des Balkans, et soutenir le travail des médias et OSC indépendants
À travers un appel à subventions lancé au début du projet, 6 médias et organisations de la société civile des Balkans ont été soutenus pour produire et diffuser des contenus numériques innovants, destinés notamment à renforcer l’esprit critique des jeunes sur les réseaux sociaux.
En Albanie, apprendre à vérifier l’information avec Super Pati
Faktoje a choisi de reprendre les codes des jeunes générations avec Open Your Eyes, You Can Check Too, une série manga mettant en scène Super Pati, une héroïne qui traque les fausses informations. Les vidéos présentent de manière ludique des techniques pour vérifier images, vidéos, lieux ou contenus générés par IA.
Diffusée sur les réseaux sociaux, la série a cumulé plus de 390 000 vues.
- Exemple de contenu produit : Instagram
En Bosnie-Herzégovine, prévenir plutôt que corriger la désinformation
Zasto-Ne a fait du pré-bunking un outil central pour lutter contre la désinformation ethno-nationaliste et le révisionnisme historique. Cinq campagnes ont abordé des événements historiques douloureux comme les massacres de Markale, le génocide de Srebrenica ou Jasenovac, à travers des articles et des vidéos courtes diffusés sur plusieurs plateformes.
Les campagnes ont cumulé plus de 1,2 million de vues, contribuant à renforcer la vigilance des jeunes face aux récits révisionnistes.
- Exemple de contenu produit : Facebook
Au Kosovo, “Digital Sherlock” contre la désinformation
Action for Democratic Society (ADS), à travers sa plateforme Hibrid.info, a misé sur le format de vidéo courte avec Digital Sherlock: Combatting Disinformation Through Digital Education. Une veille hebdomadaire des tendances de désinformation a alimenté la production de 25 vidéos diffusées sur TikTok, Instagram, Facebook et YouTube.
Résultat : près de 2 millions de vues, principalement auprès des 18-34 ans, tout en renforçant les capacités de production numérique de l’organisation.
- Exemple de contenu produit : Instagram
Au Monténégro, décrypter la désinformation autour des événements de Cetinje
Organizacija Kod a travaillé à partir des événements tragiques de Cetinje pour décrypter la désinformation et les récits médiatiques clivants. Recherche documentaire et échanges avec 8 jeunes ont nourri une note de positionnement, puis 5 épisodes du podcast U Fokusu, déclinés en 11 vidéos éducatives et 10 publications.
L’ensemble a dépassé 1,2 million de vues.
- Exemple de contenu produit : Youtube
En Macédoine du Nord, déconstruire les récits ethno-nationalistes
La fondation Metamorphosis s’est intéressée aux récits de désinformation fondés sur l’ethnicité, notamment à l’approche des élections locales. Son monitoring quotidien en macédonien et en albanais a permis d’identifier 8 grands types de récits ethno-nationalistes, ensuite analysés dans plusieurs articles et une douzaine de posts pour les réseaux sociaux.
Ces contenus ont généré plus de 390 000 vues.
- Exemple de contenu produit via meta.mk : Digital Trenches: How Ethnic Disinformation Kidnaps Reality Before Elections
En Serbie, répondre rapidement aux manipulations de l’information
KRIK a renforcé sa réponse à la désinformation dans un contexte politique particulièrement mouvant. Manifestations étudiantes, tragédie de Novi Sad et manipulations de récits politiques ont notamment alimenté sa production de contenus courts et réactifs.
Le projet a généré plus de 2,8 millions de vues sur TikTok et Instagram et 2,4 millions sur Facebook, tandis que le nombre d’abonnés Instagram progressait de 70%.
- Exemple de contenu produit : Log in | TikTok
Des projets qui permettent d’ancrer de nouvelles méthodes de travail
Au-delà d’un soutien financier apporté aux organisations, ces 6 projets ont permis de laisser une empreinte durable dans les rédactions bénéficiaires, en faisant évoluer leurs méthodes, leurs compétences et leur capacité à toucher de nouveaux publics. De nouvelles pratiques ont ainsi été intégrées au quotidien de ces médias : l’habitude du prebunking chez Zasto-Ne, le monitoring des narratifs haineux et de désinformation chez Metamorphosis, ou encore le renforcement des standards de fact-checking chez ADS/Hibrid.info.
Les projets ont aussi amené plusieurs médias à renouveler leurs formats pour s’adapter aux usages et aux attentes des jeunes publics. Chez KRIK, cette évolution s’est notamment traduite par une hausse de 70% du nombre d’abonnés sur Instagram.
Au-delà des pratiques, les projets ont permis de constituer un véritable patrimoine de ressources réutilisables (contenus pédagogiques, podcasts, archives ou modèles de contre-discours) qui continuent d’alimenter les activités des organisations une fois les financements achevés. Ils ont enfin contribué à tisser de nouveaux partenariats et à renforcer les synergies entre acteurs, notamment entre Faktoje et l’Université de Tirana, mais aussi entre les différents volets de la composante 3 du projet Horizons Partagés.
Les résultats en chiffres :
- 6 médias soutenus
- 158 contenus originaux produits
- 10 millions de vues cumulées
#YouthVsFake: la créativité contre la désinformation
Les jeunes générations sont à la fois des cibles privilégiées de la désinformation et des acteurs clés pour y faire face, notamment contre la montée des discours nationalistes. Pour les mobiliser et encourager leur créativité, CFI a lancé le concours #YouthVsFake, qui invite des étudiantes et étudiants de moins de 30 ans à imaginer des affiches percutantes pour sensibiliser aux enjeux de la désinformation.
Près de 170 jeunes des 6 pays ont répondu à l’appel.
Un jury indépendant a ensuite sélectionné les 18 affiches lauréates, du 1er au 3e prix. Chacune d’entre elles explore, avec originalité et pertinence, la désinformation sous des angles variés : ses mécanismes, ses conséquences, mais aussi les moyens de la combattre. Avec audace, humour ou abstraction, les participant.es ont fait de l’image un véritable outil de réflexion critique et d’engagement citoyen.
Donner une voix aux jeunes dans l’espace public
Les messages imaginés par les jeunes lauréats et lauréates ont ensuite investi l’espace public dans les Balkans. Les affiches gagnantes ont été déployées dans plusieurs capitales et grandes villes d’Albanie, de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo, de Macédoine du Nord et du Monténégro, tandis qu’une campagne numérique a été menée en Serbie. Pensée comme un moyen de toucher des publics bien au-delà des participants et participantes au concours, la campagne a privilégié des lieux du quotidien : axes de circulation, transports, centres commerciaux, universités, espaces culturels et autres lieux particulièrement fréquentés par les jeunes.
En Bosnie-Herzégovine, les affiches ont notamment circulé dans des lieux ciblés de plusieurs villes avant d’être installées dans des espaces publics très fréquentés à Sarajevo et Banja Luka.
La campagne a également trouvé un prolongement numérique : les QR codes intégrés aux affiches ont généré près de 70 000 clics vers la plateforme Balkan Voices, tandis que le volet numérique déployé en Serbie a permis d’atteindre près de 4,2 millions de personnes.
Au-delà des chiffres de visibilité, #YouthVsFake a surtout permis de transformer les productions des jeunes en véritables outils de sensibilisation. En donnant une place à leurs messages dans l’espace public et dans les médias numériques, l’activité les a placés non plus seulement comme destinataires des actions de lutte contre la désinformation, mais comme acteurs et actrices à part entière de la réponse aux discours de manipulation et de polarisation.
Le Balkan News Truck : aller à la rencontre des populations, pour sensibiliser aux dangers de la désinformation
De septembre à novembre 2025, le Balkan News Truck (BNT) a sillonné les Balkans occidentaux pour aller directement à la rencontre des jeunes. Pensé comme une plateforme mobile d’éducation aux médias, le camion a transformé places publiques, écoles et universités en espaces de dialogue et d’apprentissage, en adaptant ses activités aux réalités de chaque pays.
À chaque étape, projections, ateliers de fact-checking, quiz, jeux de rôles et débats ont permis aux participants et participantes d’expérimenter concrètement les bons réflexes pour vérifier une information et repérer les manipulations, y compris celles liées à l’IA et aux deepfakes. Cette approche ludique et participative a favorisé un fort engagement des jeunes, tout en rendant accessibles des mécanismes parfois complexes.
Au-delà de sa dimension pédagogique, le BNT a aussi créé un fil rouge à l’échelle régionale.
En traversant successivement les 6 pays, il a permis de mettre en résonance des populations confrontées à des enjeux similaires et de faire circuler, au-delà des frontières, des expériences, des pratiques et des réflexions autour de l’information. Cette dimension transfrontalière a donné au projet une portée collective, en faisant de la lutte contre la désinformation un enjeu partagé à l’échelle des Balkans occidentaux.
Le format itinérant a également produit un effet multiplicateur : au Monténégro, un lycéen ayant participé aux activités a ainsi pris l’initiative d’en organiser une à son tour pour ses camarades. En Macédoine du Nord, les échanges avec les lycéennes et lycéens ont par ailleurs permis de recueillir des données sur leurs pratiques informationnelles, qui serviront à adapter les futures actions d’éducation aux médias de Metamorphosis.
Avec près de 1520 participants et participantes dans les six pays, auxquels s’ajoutent les 51 intervenants et intervenantes et 17 partenaires mobilisés, le BNT a touché près de 1600 personnes. Une tournée pilote qui montre que, pour renforcer l’esprit critique, l’éducation aux médias gagne aussi à sortir des salles de classe, à aller au-devant des publics et à créer des passerelles entre les sociétés de la région.
Le Balkan News Truck en chiffres :
- 6 pays, 20 villes visités
- 1520 personnes participantes, dont plus de 55% de femmes et 77% de jeunes de moins de 30 ans
- 17 partenaires locaux
- 51 intervenant.es expert.es et journalistes
Regards Croisés : franchir les frontières pour raconter l’autre
Avec Regards Croisés, l’ambition était de donner à la jeunesse les moyens de produire elle-même des récits. Un appel régional a permis de sélectionner, de réunir et de former 12 jeunes journalistes et étudiants et étudiantes au fact-checking, au renseignement de sources ouvertes (OSINT), au journalisme mobile et au storytelling. Ils y ont également formé des duos transnationaux, avant de partir dans un autre pays de la région pour y réaliser leur reportage, accompagnés par un média mentor local.
Au cœur du programme, une idée simple : franchir une frontière pour aller écouter, comprendre et raconter le regard de l’autre. En mettant en relation de jeunes professionnels de nationalités différentes, et en les confrontant à d’autres histoires, mémoires et réalités sociales, Regards Croisés a cherché à faire émerger des récits fondés sur l’expérience et la rencontre, plutôt que sur les représentations et les stéréotypes.
La démarche a abouti à la production et à la diffusion de 6 reportages vidéo explorant les mécanismes de la désinformation mémorielle ou les enjeux de l’intégration européenne. Au-delà des contenus produits, ces expériences ont permis aux jeunes participantes de renforcer leurs compétences journalistiques et de porter un regard renouvelé sur les réalités de la région.
Diffusées par CFI et les médias partenaires et soutenues sur les réseaux sociaux, les productions ont également prolongé ce dialogue auprès d’un public plus large, cumulant près de 950.000 vues !
Six regards croisés sur la région :
• Ali Merdzanic & Mihaela Trenchevska - Religion et mémoire de la Yougoslavie, Belgrade
• Miloš Vlahovic & Jana Bojanic - Photographie et mémoire de la guerre, Pristina
• Savche Goscheva & Maylinda Bajrami - La mémoire du siège de Sarajevo, Sarajevo
• Oriada Dajko & Laberion Nitaj - Les jeunes et l’avenir européen de la Macédoine du Nord, Skopje
• Dilara Sollova - Culture et identités autour du café, Monténégro
• Anastasija Duricanin - Les jeunes Albanais face à la mémoire du communisme, Tirana
Regards Croisés a ainsi fait du journalisme un outil de rencontre et de compréhension mutuelle, en donnant à une nouvelle génération les moyens de raconter les Balkans depuis l’intérieur.
Qu’il s’agisse d’une affiche, d’une intervention de sensibilisation dans l’espace public ou d’une vidéo réalisée dans le pays voisin, ces initiatives différentes poursuivaient une même ambition : donner aux jeunes les moyens de questionner l’information, d’en vérifier les faits et de construire leur propre regard.
À travers ces activités, Horizons Partagés a cherché à créer des espaces où les jeunes des Balkans n’étaient pas simplement un public, mais des acteurs et actrices à part entière du dialogue sur l’information, la mémoire et l’avenir de leur région.