Wedad Albadwi, fondatrice du centre culturel des médias à Sanaa

8 avril 2021

L’éducation et la culture sont au cœur d’une société développée. La journaliste Wedad Albadwi l’a bien compris et c’est pour cela qu’elle a créé CMC, le centre culturel des médias à Sanaa, au Yémen, au lendemain des printemps arabes.
Portrait réalisé par Lou Mamalet.

Wedad Albadwi est née à Taiz, une ville située sur les hauts plateaux du sud-ouest du Yémen. Contre l’avis de ses parents, elle quitte sa cité natale pour aller étudier le journalisme à Sanaa. Une décision qu’ils finiront par accepter avec le temps, constatant que cette dernière ne se résigne pas à changer d’avis.

Engagée pour la cause féminine au Yémen

Pour Wedad, le journalisme est avant tout un moyen de donner une voix à ceux que l’on entend pas : “Je voyais le journalisme comme une plateforme pour faire entendre ma voix mais surtout celle des autres. Je voulais avoir le pouvoir d’influencer les décideurs en racontant les histoires que j’entendais autour de moi, les problèmes sociaux des femmes qui m’entourent et me partagent leur souffrance”, explique-t-elle.
Nous voulions créer une plateforme qui puisse faire changer les mentalités sur différents sujetsTrès tôt dans sa carrière, elle se spécialise dans les sujets relatifs aux droits humains et à la condition féminine. Elle travaille notamment comme enquêtrice de terrain pour des ONGs locales impliquées dans les droits des femmes. Une mission nécessaire au Yémen où, depuis 13 ans, le pays arrive en dernier du classement reposant sur l’indice mondial de l’écart entre les genres, établi par le Forum économique mondial (selon un rapport d’Amnesty International). Les femmes y sont victimes d’inégalités qui sont profondément ancrées en raison du caractère patriarcal de la société. Une situation aggravée par la crise économique due à la guerre civile, qui a rendu les femmes yéménites encore plus vulnérables aux violences en tout genre.

Pour pousser sa vision plus loin, Wedad décide de fonder un centre culturel avec des amis. C’est ainsi que naît le CMC (centre culturel des médias) en 2011, au milieu des contestations du printemps arabes. “Nous voulions créer une plateforme culturelle qui puisse faire changer les mentalités au Yémen sur différents sujets, mais aussi améliorer le niveau d’éducation au Yémen", raconte la journaliste.

Fondatrice d’un centre de culture et de médias

Ensemble, les membres du collectif commencent à organiser des événements culturels, comme des pièces de théâtre, mais aussi à instaurer des formations à destination de jeunes journalistes. Un ensemble d’initiatives que la nouvelle organisation considère comme un moyen de soutenir le développement local, “Nous voulions vraiment répondre aux questions d’injustice sociale et de droits humains à travers des actions simples qui puissent toucher un grand nombre de personnes”, précise t-elle.
En quelques années, le CMC parvient à bâtir un réseau de femmes journalistes à travers tout le pays, ainsi qu’un observatoire culturel tenant à jour l’ensemble des activités dans le pays.

En parallèle, Wedad s’implique activement dans le développement du journalisme humanitaire. Elle a participé notamment à des formations proposées par CFI, dans le cadre du projet YMER+. Wedad est aussi impliquée dans le projet Makanati, qui vise une plus large participation des femmes dans les sociétés yéménite et irakienne et une meilleure compréhension de leurs préoccupations par la population.

Œuvrer pour la paix et l’égalité des citoyens

Fondé par des organisations internationales et nationales comme Internews ou le ministère de la Culture du Yémen, le CMC compte désormais sept employés permanents, deux à temps partiel ainsi que des bénévoles. Une équipe entièrement dévouée à défendre les droits humains malgré une situation politique difficile.
Depuis le début de la guerre, le pays est divisé entre deux gouvernements, au nord et au sud, ce qui rend la situation très compliquée car les journalistes et les humanitaires travaillant pour l’un ou l’autre des camps sont souvent menacés ou tués. Notre rôle est de les aider en dépit de leurs opinions politiques ou de leurs activités”, affirme la journaliste.

Il y a beaucoup d’obstacles à surmonter pour vivre au Yémen quand tu es une femme.Une mission difficile au Yémen, où la liberté d’expression est fortement mise à mal.
Depuis 2015, une quinzaine de journalistes ont été pris en otage par des groupes armés comme les rebelles houthis ou Al-Qaeda et leurs conditions de travail sont telles que beaucoup ont préféré abandonner leur métier et se reconvertir (selon un rapport de Reporter sans frontières). Mais Wedad ne lâche pas l’affaire et compte bien surmonter les obstacles qui se dressent devant elle, en organisant des formations pour les jeunes femmes qui souhaitent devenir journalistes.
Il y a beaucoup d’obstacles à surmonter pour vivre au Yémen quand tu es une femme. Tu n’es pas libre de porter ce que tu veux, ni de te déplacer comme tu l’entends. À Sanaa, aujourd’hui, se retrouver dans un endroit public avec des hommes est compliqué, c’est pourquoi il est important de ne pas laisser tomber l’éducation des jeunes femmes et des futures journalistes”, affirme-t-elle.

Un combat qu’elle mène en attendant la paix et la stabilisation de son pays. Son seul espoir pour l’avenir. “En temps de guerre, l’intime et le politique deviennent de plus en plus interconnectés. Sans la paix, il est impossible de se projeter et de rêver, personnellement ou professionnellement”.