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Le journalisme environnemental dans le sud de la Méditerrannée

3 octobre 2021

CFI publie une étude sur le rôle et la place du journalisme environnemental au Maroc, Algérie, en Tunisie, Egypte, Liban et Jordanie.

Les pays du Sud de la Méditerranée sont directement concernés par les enjeux environnementaux. Désertification, rareté des ressources hydriques, pollution, détérioration du littoral, gestion des déchets, modes de production polluants, enjeux liés aux mix énergétiques et à l’extractivisme (schiste, énergies renouvelables, nucléaire), enjeux de gouvernance et faiblesse des institutions en charge de l’environnement sont autant de problématiques environnementales auxquelles est confronté le monde arabe. Pourtant, l’écologie ne semble pas constituer une priorité, ni pour l’opinion publique, ni pour les pouvoirs publics, ni pour les médias.
Il existe très peu de journalistes spécialisés, rares sont les médias qui proposent une rubrique spécifique à l’environnement et il n’y a pas d’enseignement spécifique dans les écoles de journalisme. Cette situation est, en revanche, susceptible de changer car l’impact de l’environnement sur le vivant, l’économie, l’énergie, la santé et la société rend d’autant plus nécessaire la couverture de ces enjeux environnementaux afin de développer une conscience environnementale individuelle et collective.

Dans le cadre de cette étude portant sur la place et le rôle du journalisme environnemental dans six pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, le contexte politique de chaque pays est déterminant.

Médias, environnement et contexte politique dans les six pays étudiés

Tunisie et Liban sont caractérisés par une liberté de la presse et d’association qui sont garanties dans le droit et la pratique et qui ont permis l’émergence d’associations et d’organisations se positionnant sur les questions environnementales, le développement de mouvements sociaux et de réseaux d’activistes sur les questions liées à la pollution ou à la gestion des déchets et le développement de la production d’informations environnementales.
Le Liban est l’un des pays les plus libres du monde arabe. Selon Reporters sans frontières, les médias ont plus de liberté au Liban que dans tout autre pays arabe.
En Tunisie, depuis 2011, la liberté d’expression et d’association est globalement garantie, ce qui a permis de faire fleurir un réseau d’associations important sur tout le territoire tunisien portant sur les questions environnementales et plusieurs initiatives médiatiques liées à l’environnement.

Maroc, Algérie et Jordanie sont caractérisés par l’existence d’une autocensure de la part des journalistes en raison du manque de liberté de la presse et une logique de contrôle absolu par les autorités sur les médias. Mais ils sont aussi traversés par des mouvements de contestations de grande ampleur exigeant plus de libertés et remettant en cause le système en place. Par ailleurs, des initiatives institutionnelles ont vu le jour afin de développer l’information environnementale notamment au Maroc et en Algérie.
Au Maroc, une charte nationale "médias, environnement et développement durable" a été signée en 2018. Elle vise à renforcer l’impact des médias nationaux en vue de relever les grands défis en matière de "protection de l’environnement et de développement durable.
En Algérie, en dépit de la grave détérioration de la situation de la liberté de la presse, des initiatives existent pour favoriser la production de contenus environnementaux. La population et les journalistes semblent sensibilisés à ces questions.
En Jordanie, les espoirs de libéralisation de la presse à la suite du Printemps arabe ont été éclipsés par l’évolution de la politique régionale, notamment la guerre en Syrie et les différents conflits de la région (Palestine, Crise des pays du Golfe). Les autorités ont plutôt opté pour un resserrement du contrôle des médias, notamment avec la loi sur la cybercriminalité, la loi antiterroriste ou encore l’obligation de s’enregistrer via l’obtention d’une licence et ce même pour les médias en ligne.
L’Égypte est aujourd’hui l’un des pires contrevenants à la liberté de la presse dans le monde. L’Égypte a été classée comme l’un des pays qui emprisonnent le plus de journalistes dans le monde en 2019 par le Comité pour la protection des journalistes. Le gouvernement a, en outre, ciblé les organes d’information critiques ou indépendants pour les fermer et a bloqué plus de 500 sites web, y compris des sites journalistiques.

Médias & société civile : interconnexions

Dans les six pays, le contenu environnemental est complété, selon le degré de liberté d’association, par de l’information provenant d’autres acteurs que les médias de référence qui font un usage des réseaux sociaux pour diffuser l’information (blogs, magazines de niche, des témoignages ou enquêtes de militants ou production d’information environnementale sous divers supports provenant de la société civile). Néanmoins, l’intérêt porté par une population sur les questions écologiques dépend en grande partie de la place qu’a celle-ci dans les médias : d’où la nécessité de donner la possibilité aux journalistes de produire sur ces sujets et d’implanter ces problématiques dans le champ journalistique.

L’analyse de la place et des caractéristiques des contenus médiatiques environnementaux au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Égypte, au Liban et en Jordanie a été abordée à travers une analyse quantitative qui s’est basée sur un corpus de documents et supports qui ont ensuite été analysés afin de réaliser un état des lieux du journalisme environnemental des 6 pays concernés.
L’analyse se base sur un corpus rassemblant) 705 productions journalistiques du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, d’Égypte, du Liban et de Jordanie réparties comme suit : 132 contenus pour le Maroc, 94 pour l’Algérie, 95 pour la Tunisie, 46 pour l’Égypte, 107 pour la Jordanie et 274 pour le Liban. Ces productions sont généralement réalisées en langue arabe et française comme le montre la figure 1.
Les contenus journalistiques environnementaux ont été plutôt produits en arabe au Liban, en Égypte ou en Jordanie et plutôt en français en Algérie et au Maroc. La Tunisie couvre de manière équilibrée les questions environnementales en arabe et en français.

figure1

Comme le montre la figure 2, une grande majorité des contenus journalistiques environnementaux de la région ont été produits par la presse écrite. Il convient, toutefois, de noter la faiblesse des modalités de gestion des archives pour les supports de radio et de télévision dans la région, ce qui rend l’exercice d’analyse difficile. La question de l’accès aux archives (même très récentes) est une problématique structurelle à travers les pays. Si nous avons pu avoir accès aux archives de l’émission Forum de l’Environnement (Radio Zitouna, Tunisie), ce n’est que grâce à son animateur qui a pris l’initiative, à partir de 2019, de filmer toutes ses émissions et de les diffuser sur une chaîne Youtube.

figure2

Un des résultats globalement positifs de notre analyse concerne l’originalité du contenu journalistique sur les questions environnementales. En effet, comme le montre la figure 3, la majorité du contenu produit est original dans les six pays. En Tunisie et au Maroc, le contenu est quasiment exclusivement original et fait très peu appel aux reprises de dépêches. Au Liban et en Algérie, bien que la reprise de dépêche soit légèrement plus fréquente, le contenu original est la règle dans ces deux pays.
En Jordanie, le contenu est plutôt original bien que le recours à la reprise de dépêche est deux fois plus élevé qu’en Algérie et au Liban. Enfin, en Égypte, le recours aux reprises de dépêche se situe à un niveau très élevé et pourrait s’expliquer par les contraintes liées à la liberté d’expression dans le pays qui incite les médias à suivre la ligne officielle.

figure3

Lorsque nous passons à l’analyse du type de contenu, il apparaît qu’une grande majorité des contenus reste dans le registre du descriptif surtout en Égypte, en Jordanie et au Maroc et dans une moindre mesure en Algérie. Ceci recoupe également les résultats sur les sources utilisées qui sont principalement celles des autorités publiques dans les trois premiers pays. De manière assez notable, le registre descriptif est le moins utilisé en Tunisie.
Le registre de l’analyse et du décryptage est majoritaire en Tunisie et également beaucoup utilisé au Liban. Les interviews sont plutôt utilisées au Liban et en Algérie dans une proportion assez importante comparée aux autres pays. De même, les contenus d’opinion sont présents au Liban et en Tunisie et dans une moindre mesure en Jordanie. Enfin, les enquêtes sont principalement présentes en Tunisie. Ainsi, la diversité des types de contenus est mieux représentée en Tunisie et au Liban en comparaison aux autres pays de la région.

figure4

Parler de l'environnement

Les trois questions environnementales les plus traitées par les médias de la région sont, dans l’ordre : la pollution, le changement climatique et la gestion des déchets. Les deux sujets les moins traités sont la question liée à l’environnement et les femmes et la désertification. La pollution et le changement climatique sont davantage traités par les médias en Algérie, au Maroc et en Tunisie, tandis que la question de la gestion des déchets est plutôt traitée en Égypte, en Tunisie et au Liban.
Mis à part pour la question des sols et des terres, les questions environnementales couvertes sont plutôt le sujet central de la production journalistique plutôt qu’un sujet connexe. Notons toutefois que la question du changement climatique apparaît à un niveau assez élevé comme sujet connexe en comparaison aux autres questions environnementales.

tableau1


Les trois secteurs les plus traités dans la région sont l’agriculture, l’industrie et l’énergie. En Tunisie et en Égypte l’agriculture et de l’industrie apparaissent comme des sujets majoritaires. En Algérie et au Maroc la question de l’énergie est plus fréquemment traitée par les journalistes. Il est à noter qu’en dépit de la faible couverture régionale du secteur de la pêche, son traitement est plus fréquent en Tunisie. Les questions relatives aux migrations, au tourisme et au transport sont très faiblement traitées en comparaison aux trois premiers secteurs précités.

tableau2

 

En guise de conclusion

S’il y a une forte hétérogénéité dans la production de contenu environnemental en fonction des pays, force est constater qu’à l’exception de l’Algérie, la liberté d’expression permet au journalisme environnemental de se développer et de proposer des enquêtes et des analyses poussées. À contrario, dans les pays où la liberté d’expression n’est pas garantie, comme l’Égypte, la Jordanie et le Maroc, si l’information environnementale est tout de même présente, il s’agit davantage de contenus informatifs, sans lien avec le contexte politico-économique.

L’analyse quantitative confirme la faible présence de journalistes spécialistes des questions environnementales. Les journalistes qui couvrent les contenus environnementaux sont majoritairement généralistes. Seul le Liban se distingue avec la majorité des contenus couverte par des journalistes spécialisés. Enfin, il n’y a qu’en Tunisie où la part de contenus créés par des activistes est significative, ce qui confirme la place importante de la société civile sur les questions environnementales.
En effet, elle se positionne davantage en tant que qu’acteur de sensibilisation, de source d’information mais joue également un rôle de fournisseur de solutions pour les problèmes du citoyen.

 

etude medialab environnement