Lina Chawaf, la voix de la Syrie libre

12 février 2021

À l’occasion de la Journée mondiale de la radio du 13 février, CFI vous propose de découvrir les parcours de trois journalistes radio de RDC, Syrie et Tunisie.

Radio Rozana, média indépendant né en 2013 au lendemain des révoltes arabes, a longtemps été animé par Lina Chawaf, une journaliste syrienne exilée qui en est aujourd’hui la présidente.
Portrait réalisé par Lou Mamalet.

Lina Chawaf est originaire de Damas, capitale de la Syrie. À 50 ans, elle préside Radio Rozana, un média libre et indépendant syrien qui diffuse ses programmes depuis Paris et dont elle fut la rédactrice-en-chef. Elle est également membre du forum de la communauté des médias en Europe (CMFE).

Femme de télévision et de radio syrienne

À l’inverse de beaucoup de journalistes, c’est d’abord son visage que Lina Chawaf a fait connaître aux Syriens avant de faire ses armes à la radio. Après des études de beaux-arts, elle est recrutée comme assistante d’un réalisateur de télévision célèbre au début des années 1990 puis devient elle-même réalisatrice d’une maison de production libanaise. Pendant douze ans, elle réalise plus de 200 publicités, notamment des clips de sensibilisation à l’enfance pour l’UNICEF.

Au début des années 2000, alors que le gouvernement syrien autorise des licences pour le développement de médias privés, la jeune journaliste postule et fonde la radio Arabesque, une aventure qui se transforme très rapidement en succès.
"Arabesque était une radio très populaire et très célèbre même si elle restait surtout une radio de divertissement car la licence nous interdisait toute forme de politique ou de journalisme", raconte-t-elle. "Mais nous avons lancé un certain nombre de programmes en travaillant avec la société civile et des ONGs engagées dans les droits humains."

Radio Rozana, le média libre des citoyens syriens

En 2011, le printemps arabe éclate en Tunisie. Il ne tarde pas à s’étendre à la Syrie où il est violemment réprimé par le régime de Bachar al Assad. Refusant de faire de la propagande pour le régime à l’antenne, Lina est alors menacée par les autorités et décide de s’exiler à l’étranger, au Canada puis en France. En parallèle, elle devient consultante éditoriale pour l’agence de coopération IMS (International Media support) au Danemark, avec qui elle lance une série de radios indépendantes dans quelques pays touchés par les révolutions arabes.
En 2013, elle est choisie pour devenir la rédactrice en chef de Radio Rozana (qui signifie “fenêtre qui laisse passer la lumière”, en arabe), une radio libre pensée comme un rayon de lumière dans le quotidien obscur des citoyens syriens. "Cette radio était nécessaire car depuis le début du conflit des milliers de civils ainsi que de nombreux journalistes ont été tués et il ne restait presque plus personne sur place", rappelle Lina Chawaf.

Lina Chawaf

 

Établi en partenariat avec CFI, ce projet a bénéficié d’une aide logistique et financière afin de former les journalistes et correspondants sur place, pour la plupart des citoyens syriens sans éducation journalistique.
CFI nous a aidés sur beaucoup de plans, à la fois dans la formation de nos correspondants à la frontière turco-syrienne, en leur apprenant les règles de base du storytelling, la manière de mener des interviews, mais aussi de tourner une vidéo et de la monter. Ils nous ont aussi permis de trouver un lieu pour héberger notre média car, à l’époque, ce n’était pas facile de nous faire accepter en tant que radio syrienne”, se remémore la présidente de Radio.

Changer la société syrienne de l’intérieure

Aujourd’hui installée à Paris, en raison de la présence dans cette ville d’un grand nombre de journalistes arabophones, sa rédaction s’organise dans un lieu tenu secret afin d’éviter toute représailles du régime syrien. La radio quant à elle a fait du chemin. Désormais écoutée par 8 millions d’auditeurs, elle compte une vingtaine d’employés et fait appel à une trentaine de journalistes indépendants. Elle est diffusée en ligne sur son site, mais aussi en FM dans le sud de la Turquie et au nord de la Syrie, ne pouvant pas couvrir l’ensemble du pays en raison de groupes armés radicaux qui ont endommagé ses transmetteurs. Son leitmotiv : faire bouger le régime syrien en changeant la société.
J’ai toujours pensé qu’il y avait des choses à changer dans la société, peut-être parce que j’ai passé la moitié de mon adolescence en Allemagne où mes parents étudiaient l’architecture. J’ai très tôt constaté qu’en tant que femme il y avait beaucoup de choses auxquelles je n’avais pas accès en Syrie et j’ai réalisé les injustices quotidiennes que mes concitoyennes vivaient au quotidien", explique Lina Chawaf.

 

Un travail de fond qu’elle poursuit dans ses choix éditoriaux afin d’éduquer les futures générations de Syriens. "Tu ne peux pas réclamer la liberté si tu n’es pas capable d’autoriser ta fille à s’éduquer. Pendant les révoltes arabes, beaucoup de jeunes gens demandaient la liberté mais, à côté de cela, refusaient de la donner à leur sœur. Une situation contradictoire et confuse. C’est pourquoi il faut changer la société syrienne de l’intérieur et cela n’interviendra pas en une nuit. Cela prendra sûrement des générations, mais au moins nous commençons par planter la graine du futur", lance-t-elle dans un sourire.


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