Falilatou Titi  Journaliste d'investigation en clair-obscur

Falilatou Titi Journaliste d'investigation en clair-obscur

17 juin 2021

Au Bénin, dans son web-journal d'investigation Banouto, Falilatou Titi (28 ans) aime rester dans l'ombre pour mener ses enquêtes et mettre en lumière les dysfonctionnements de sa société. Récompensée par le prix Jérôme Adjakou Badou 2020, elle a dernièrement été sous les feux des projecteurs.
Portrait réalisé par Emmanuel de Solère Stintzy.

Je ne sais pas si j'ai choisi le journalisme ou si c'est lui qui m'a choisie ! s'amuse Falilatou Titi, 28 ans et journaliste béninoise au web-journal d'investigation Banouto. Collégienne réservée, elle se demandait en effet pourquoi exercer un métier qui "expose autant".
Mounirou Titi, son petit frère, confirme la discrétion et la pudeur de sa sœur : Quand nous étions enfants Falilatou acceptait tous mes caprices. Aujourd'hui encore, même si tu l'offenses, elle reste calme et silencieuse. Lycéenne, élue présidente d'un club multi-activités, Falilatou Titi se retrouve pourtant à superviser le journal de son établissement et à relire les articles de ses camarades.

Finalement, elle obtient une licence de journaliste reporter d'images, puis un master professionnel à l'Institut supérieur des métiers de l'audiovisuel (ISMA) de Cotonou. Mais, pas question de passer de l'autre côté de la caméra : Réservée, je n'aimais pas présenter les journaux télévisés, je préférais rester dans l'ombre pour collecter et traiter des informations.
Éléonore Martine Monhounso, qui a étudié avec elle, se souvient : Même pour les travaux de groupe, Falilatou n'abandonnait jamais, quitte à y passer la nuit ! Je l'appelais 'la jusqu'au-boutiste' !

Une discrétion et une détermination qui l'orientent naturellement vers l'écrit et l'investigation. Falilatou Titi rejoint ainsi, presque dès sa création en 2017, le web-journal d'investigation Banouto ("Cherche, investigue, fouine et retrouve pour le peuple", en langue fon).
Au début, je me suis dit qu'elle allait faire comme la plupart des autres femmes qui font un court passage en presse écrite, puis retournent à la TV, mais ses premiers articles m'ont convaincu de sa détermination à sortir des comptes-rendus habituels des ateliers de la presse béninoise. Falilatou n'a pas peur de chercher les infos sur le terrain malgré les difficultés, félicite Yao Hervé Kingbêwé, son rédacteur en chef.

Garder le cap

Aujourd'hui, Falilatou Titi manage l'équipe de son média sur certains projets d'investigation. Elle est aussi à l'affût des financements et opportunités de collaborations. Banouto a amélioré son offre éditoriale grâce au projet Naila (Nouveaux acteurs de l'information en ligne africaine) de CFI, apprécie-t-elle. À titre personnel, Falilatou se réjouit d'avoir participé notamment au projet Dialogues citoyens Bénin : J'ai par exemple appris la technique de l'escargot pour contacter les sources des plus lointaines aux plus proches. Cela m'a permis de réaliser des enquêtes plus approfondies.

Parfois, son naturel "trop émotif" reprend toutefois le dessus : Lors de mon investigation sur la mauvaise gestion des autorités des fonds reçus pour certains documents administratifs, j'ai ressenti la souffrance des chefs de quartiers et de villages, sans salaires, ni bureaux... Accompagnée moralement par toute l'équipe de Banouto, j'ai repris mes esprits, car j'avais réalisé auparavant une pré-enquête auprès des citoyens lésés.
Le prix Jérôme Adjakou Badou 2020 de "meilleur journaliste d'investigation" a couronné ce travail.

Passée ce jour-là presque malgré elle dans la lumière, Falilatou Titi réagit avec modestie : C'est une satisfaction morale d'avoir mis sur la place publique cette mauvaise gestion, mais aussi les mauvaises conditions de vie des chefs de quartiers. Recevoir un prix si prestigieux juste après trois ans de métier, est un défi pour moi. Je dois maintenant garder le cap ! 
Éblouie par la lumière des projecteurs, Falilatou a hâte de retourner dans l'ombre mener ses enquêtes pour porter l'info aux décideurs et contribuer à améliorer les conditions de vie de nos concitoyens.

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Falilatou Titi, souriante, discrète et déterminée.

Dans 10 ans…

Ses copines d'université en rigolent volontiers... Dans dix ans, certaines parmi nous imaginent Falilatou ministre de la Communication du Bénin ! Mais, contrairement à certaines d'entre nous qui avons abandonné le journalisme, elle, elle s'est accrochée ! Je la vois aller très loin dans ce métier !  pronostique Éléonore Martine Monhounso. Falilatou Titi décline l'invitation à entrer en politique et rappelle : Je n'aime pas être sous les feux des projecteurs ! Aujourd'hui, je ne m'imagine pas être autre chose que journaliste ! 
Mounirou Titi, son petit frère, qui la sait travailleuse, battante et perfectionniste, estime en tout cas que d'ici quelques années, elle aura percé grâce à ses enquêtes.
Yao Hervé Kingbêwé, rédacteur en chef de Banouto et lui-même Prix 2017 Jérôme Adjakou Badou du meilleur journaliste d'investigation, formule le même vœu : Quand nous avons lancé notre média, nous n'avions aucune ressource, mais Falilatou est restée avec nous. Elle adore le journalisme ! Dans dix ans, elle aura peut-être remporté six ou sept trophées supplémentaires récompensant son travail !